Technicien dans un data center, illustration des investissements industriels en France

Réindustrialisation : pourquoi la France recrée des emplois tout en perdant des usines

51 ouvertures pour 91 fermetures d’usines au premier semestre 2026. Et pourtant, l’industrie française crée encore plus de 5 500 emplois nets. Derrière ce paradoxe, une réalité moins spectaculaire que les slogans : la réindustrialisation française n’a pas disparu, mais elle devient plus sélective, plus concentrée et surtout plus fragile.

Le vrai signal d’alerte : on ouvre moins d’usines

Le dernier bilan semestriel de Trendeo a de quoi refroidir l’enthousiasme. Entre janvier et juin 2026, la France a enregistré 51 ouvertures d’usines contre 91 fermetures, soit un solde de -40 sites. Selon Trendeo, c’est le plus mauvais premier semestre depuis 2013. Voir le bilan repris par La Tribune

Mais le chiffre mérite d’être regardé de près. Ce ne sont pas les fermetures qui explosent : leur nombre reste proche de la moyenne historique observée depuis 2009. Le vrai décrochage vient du nombre d’ouvertures. Trendeo en comptabilise seulement 51, contre une moyenne de 82 sur les premiers semestres depuis 2009.

Autrement dit, le sujet n’est pas seulement celui des usines qui disparaissent. C’est aussi celui des usines qui ne naissent plus au même rythme.

Et pourtant, l’emploi industriel repart

C’est là que le tableau devient plus intéressant. Sur la même période, l’industrie affiche un solde positif de 5 538 emplois nets. Ce rebond reste très loin des +23 315 enregistrés au premier semestre 2022, mais il montre que le tissu industriel français ne s’effondre pas. Lire l’analyse de Trendeo

Surtout, tous les secteurs ne vivent pas la même histoire. L’aéronautique, le naval, la défense ou certains métiers liés à l’énergie continuent de recruter. À l’inverse, l’automobile et plusieurs industries fortement exposées à la concurrence internationale ou au coût de l’énergie restent sous pression.

Cette recomposition est importante : une France industrielle peut perdre des sites tout en créant des emplois si certaines filières grossissent, automatisent davantage ou concentrent leur production sur moins d’implantations.

Schneider Electric vient d’en fournir une illustration presque parfaite. Le 9 septembre, le groupe a annoncé 150 millions d’euros d’investissements en France, tout en prévoyant la fermeture d’ici mars 2028 de son usine de Chasseneuil-du-Poitou, qui emploie 145 personnes. Une partie de la production sera transférée à Dijon, tandis qu’un nouveau site à Évreux regroupera des activités de production et de R&D. Lire Reuters sur les investissements de Schneider Electric

Plus d’investissement ne signifie donc pas automatiquement plus d’usines.

209 milliards d’euros annoncés… mais pour produire quoi ?

Autre chiffre spectaculaire du bilan Trendeo : 209,6 milliards d’euros d’investissements ont été annoncés en France au premier semestre 2026, quatre fois la moyenne des premiers semestres depuis 2009.

Mais 76 % de ces montants concernent les data centers et l’énergie. Les investissements annoncés directement dans la production industrielle représentent 14,9 milliards d’euros, soit à peine 7,1 % du total. Les données détaillées publiées par La Tribune

C’est un point essentiel pour comprendre les statistiques. Un milliard investi dans un centre de données ou une infrastructure énergétique n’a ni le même contenu en emplois, ni le même effet sur le tissu de sous-traitants qu’un milliard réparti entre plusieurs sites industriels.

Le montant des investissements compte. Leur destination compte au moins autant.

Une reprise industrielle qui reste à confirmer

Les indicateurs de rentrée racontent eux aussi une histoire contrastée. Le PMI manufacturier français est remonté à 51,1 en août, au-dessus du seuil de 50 qui sépare théoriquement expansion et contraction. La production mesurée par l’enquête a progressé pour la première fois depuis avril. Voir l’analyse Reuters du PMI d’août

Mais les nouvelles commandes continuent de reculer et la confiance des industriels reste fragile.

Et les données « réelles » de l’Insee appellent encore davantage à la prudence : en juillet, la production manufacturière a baissé de 0,8 % après -1,0 % en juin. Sur les trois mois allant de mai à juillet, elle reste inférieure de 0,4 % à son niveau de la même période de 2025. Les matériels de transport, notamment, reculent encore de 2,8 % sur un mois. Consulter les données de production industrielle de l’Insee

La réindustrialisation entre dans sa phase difficile

Pendant quelques années, le retour des usines a pu donner l’impression qu’une dynamique durable était lancée. Le Covid, les pénuries, la guerre en Ukraine et le retour de la souveraineté économique avaient replacé l’industrie au centre du débat.

Les chiffres de 2026 ne disent pas que cette dynamique est terminée. Ils montrent qu’elle change de nature.

La France continue d’attirer des capitaux, certaines filières recrutent et plusieurs entreprises renforcent leurs capacités. Mais ouvrir de nouveaux sites devient plus rare, les investissements sont de plus en plus concentrés et la production manufacturière reste fragile.

Pour le Made in France, la vraie question n’est donc plus seulement : « combien de milliards ont été annoncés ? »

Elle est beaucoup plus concrète : combien de ces milliards deviendront réellement des machines, des ateliers, des fournisseurs, des savoir-faire et des emplois durables sur notre territoire ?

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