Illustration de corps creux d’obus en acier regroupés sur des palettes dans un atelier industriel.

Forges de Tarbes : l’économie de guerre face à ses limites

Illustration fictive, sans représentation du site réel des Forges de Tarbes.

Il y a quelque chose de difficile à comprendre dans la situation des Forges de Tarbes.

Depuis quatre ans, la France parle d’« économie de guerre ». Nous devons produire davantage, plus vite, reconstituer nos stocks, sécuriser nos approvisionnements et retrouver une forme de souveraineté industrielle dans la défense.

Et au même moment, l’un des maillons les plus sensibles de cette chaîne industrielle fonctionne en pointillé.

Les Forges de Tarbes comptent seulement une soixantaine de salariés. Pourtant, elles occupent une position très particulière : il s’agit aujourd’hui du seul site français produisant les corps creux de 155 mm utilisés notamment pour les obus des canons Caesar.

Début octobre, BFM Business a raconté une situation particulièrement préoccupante : production totalement interrompue entre mi-août et mi-septembre, pannes récurrentes de machines vieillissantes, difficultés d’approvisionnement et salariés inquiets pour le paiement de leurs salaires. Lire l’enquête de BFM Business du 2 octobre

Cela pourrait ressembler à l’histoire classique d’une vieille usine en difficulté.

Sauf qu’ici, nous parlons d’un produit dont la France explique précisément depuis 2022 qu’elle doit absolument augmenter la production.

L’économie de guerre devait justement éviter cela

Le 13 juin 2022, Emmanuel Macron déclarait que la France entrait dans une « économie de guerre ». L’idée était assez simple : le retour de la guerre en Europe obligeait l’industrie de défense à sortir d’un fonctionnement de temps de paix, fondé sur des petites séries et des calendriers longs.

Mais en janvier 2026, trois ans et demi plus tard, le Président dressait lui-même un constat beaucoup moins triomphant : sommes-nous réellement entrés dans une économie de guerre ? Sa réponse était non.

Le Monde relatait alors son rappel à l’ordre aux industriels, auxquels il demandait d’accélérer davantage encore leurs cadences. Mais le journal soulignait aussi la difficulté de l’équation : on demande aux industriels d’investir et de créer des capacités avant même d’avoir toujours la visibilité nécessaire sur les commandes. Le Monde — « Emmanuel Macron lance un vif rappel à l’ordre aux industriels de la défense »

Tarbes permet justement de regarder ce que cette « économie de guerre » signifie une fois que l’on quitte les discours pour entrer dans une usine.

Les commandes existent. Et c’est ce qui rend le cas intéressant.

Il serait tentant d’écrire que les Forges de Tarbes vont mal parce que personne ne leur commande d’obus.

Ce serait trop simple.

En décembre 2025, KNDS France a signé avec les Forges un accord inédit de trois ans, renouvelable trois années supplémentaires. Il prévoit la fourniture de 60 000 à 150 000 corps creux entre 2026 et 2028. KNDS explique lui-même que l’objectif est de donner suffisamment de visibilité au fournisseur pour lui permettre d’augmenter ses capacités de production. KNDS — l’accord avec les Forges de Tarbes

L’État n’est pas non plus resté totalement absent. Des avances remboursables de plusieurs millions d’euros ont été accordées pour moderniser l’outil industriel. Et le budget français de la défense augmente réellement : la mission Défense atteint 57,1 milliards d’euros en 2026, soit 6,7 milliards de plus qu’en 2025. Sur cette enveloppe, 2,4 milliards sont consacrés aux munitions. Ministère des Armées — budget 2026

Autrement dit : il y a des besoins, il y a des commandes et il y a davantage d’argent public.

Et malgré cela, l’usine reste fragile. C’est là que le sujet devient beaucoup plus intéressant qu’un simple procès fait à l’État.

Car le problème est aussi dans l’usine… et autour d’elle

Les difficultés ne datent pas de cet été. En mars 2026 déjà, L’Usine Nouvelle révélait que la production avait été interrompue une dizaine de jours pour un problème d’approvisionnement en matière première. L’Usine Nouvelle — production perturbée aux Forges de Tarbes

En avril, La Tribune décrivait les difficultés d’Europlasma, propriétaire des Forges, à réaliser les investissements promis et à assurer la montée en cadence attendue depuis plusieurs années par ses clients et la Direction générale de l’armement. La Tribune — « Europlasma prêt à lâcher sa production de corps creux d’obus »

Puis en juin, les salariés ont adressé une lettre ouverte à leur direction. Le Monde rapportait des arrêts de production liés aux difficultés d’approvisionnement, aux retards de paiement des fournisseurs et à la vétusté des équipements. La DGA apportait néanmoins une nuance importante : depuis sa reprise par Europlasma, l’entreprise avait maintenu les emplois, continuait à livrer KNDS et exportait. Le Monde — « Chez le repreneur en série Europlasma, les déboires se multiplient »

Même sur les investissements, les versions divergent.

Lors d’une audition à l’Assemblée nationale en avril, une ancienne représentante des salariés indiquait qu’environ 5 millions d’euros auraient réellement été investis alors qu’un engagement de 10 millions avait été annoncé. La direction d’Europlasma a de son côté expliqué aux députés avoir porté son programme d’investissement à 9,6 millions d’euros sur quatre ans. Ce décalage suffit à montrer qu’il faut être prudent avant de distribuer les responsabilités. Assemblée nationale — audition des salariés des Forges de Tarbes Assemblée nationale — audition de la direction d’Europlasma

Le problème n’est donc probablement pas un problème. C’est l’addition d’un outil industriel ancien, d’investissements lourds à réaliser, d’un actionnaire financièrement fragile, d’approvisionnements tendus et d’une charge qui doit être suffisamment régulière pour financer tout cela.

Et c’est peut-être précisément ce que nous oublions parfois lorsque nous parlons de réindustrialisation.

Une usine stratégique ne tient pas seulement avec une commande

Nous aimons beaucoup les annonces d’ouvertures d’usines, les milliards d’investissements et les plans de relocalisation. La réalité quotidienne de l’industrie est beaucoup plus banale.

Il faut acheter la matière première. Payer les fournisseurs. Entretenir les machines. Immobiliser du stock. Recruter et former. Financer quelques mois de besoin en fonds de roulement. Et surtout investir aujourd’hui pour pouvoir produire davantage demain. Une commande sur trois ans apporte de la visibilité. Elle ne remplace pas automatiquement le capital nécessaire pour moderniser une usine.

Une aide publique permet d’acheter des équipements. Elle ne garantit pas que l’entreprise disposera ensuite de la trésorerie permettant de les exploiter correctement. Et désigner une usine comme « stratégique » ne la transforme pas miraculeusement en outil industriel moderne.

Ce qui se passe à Tarbes n’est donc peut-être pas la démonstration que personne n’a rien fait. C’est plus inconfortable : plusieurs choses ont été faites, mais elles ne suffisent manifestement pas encore à produire le résultat recherché.

Et pendant ce temps, l’Allemagne se donne les moyens de changer d’échelle

La comparaison avec l’Allemagne est intéressante, à condition là encore de ne pas la caricaturer. L’économie allemande ne va pas particulièrement bien. Elle sort de deux années de récession, son industrie souffre des prix de l’énergie et sa croissance reste faible.

Mais ses finances publiques partent d’un point très différent des nôtres.

Selon les dernières prévisions de la Commission européenne, la dette allemande représentait 63,5 % du PIB en 2025, contre 115,6 % en France. Commission européenne — prévisions pour l’Allemagne Commission européenne — prévisions pour la France

Et oui, l’Allemagne va elle aussi fortement augmenter son déficit : la Commission prévoit 3,7 % du PIB en 2026, contre 2,7 % en 2025. Mais la différence est précisément là. Berlin choisit aujourd’hui de dégrader temporairement ses finances publiques pour investir, notamment dans ses infrastructures et sa défense. Sa dette atteindrait alors environ 65,8 % du PIB.

La France afficherait dans le même temps un déficit de 5,1 % avec une dette déjà portée à 118,1 % du PIB. Cette marge de manœuvre permet à l’Allemagne d’aller très vite : le gouvernement allemand prévoit environ 108 milliards d’euros disponibles pour la défense en 2026, contre 57,1 milliards pour la mission Défense française. Gouvernement allemand — budget de défense 2026

Cela ne garantit évidemment pas que l’industrie allemande réussira tout. Les difficultés de recrutement, d’exécution des programmes ou de coûts existent aussi outre-Rhin. Mais elle dispose aujourd’hui d’une chose essentielle lorsqu’on veut transformer rapidement une industrie : de la capacité financière pour passer des intentions aux commandes et des commandes aux investissements.

Et c’est peut-être finalement ce que racontent les Forges de Tarbes. Depuis 2022, la France parle d’économie de guerre. Elle augmente effectivement son budget militaire. Elle passe des commandes. Elle soutient certains fournisseurs.

Mais à Tarbes, quatre ans plus tard, une soixantaine de personnes continuent de faire vivre sur des machines vieillissantes un savoir-faire que nous considérons pourtant comme stratégique. L’économie de guerre ne se mesure sans doute pas au nombre de fois où l’on prononce l’expression.

Elle commence vraiment le jour où une usine stratégique dispose durablement des commandes, du capital, des matières premières et des machines qui lui permettent de produire.

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